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Avalanche bunker

Les Suisses ne font pas les choses à moitié : pour étudier les ravages d’une avalanche, ils ont construit un bunker, ils s’enferment dedans et attendent qu’elle leur tombe dessus. Reportage.

Floriane Macaire, le 10/12/2007

« Ceux qui entrent dans le bunker pour un déclenchement se demandent toujours s’il va résister. » François Dufour, responsable de l’antenne ENA-Valais de l’Institut Fédéral pour l’Etude de la Neige et des Avalanches, lui, ne doute pas de la résistance de la construction : « il est étudié pour », comme disait Fernand Reynaud. Le bunker mesure 6 m de haut et ses murs en béton armé 40 cm d’épaisseur. Alors oui, c’est sûr, il doit pouvoir résister. Résister à la force et à la vitesse d’une avalanche dévalant plus de 1000 m de dénivelé.
Installé dans la vallée de la Sionne, dans le Valais suisse, le gros bloc de béton a été édifié « en mille neuf cent nonante-sept », raconte François Dufour avec son bel accent helvétique. « C’est un site où nous avions déjà étudié de grandes avalanches, celles qui nous intéressent particulièrement ici. » Les grosses avalanches, du type de celle survenue à Montroc à côté de Chamonix en 1999, c’est un choix stratégique : ce sont les moins connues. « Beaucoup d’études sont faites sur les avalanches denses ou aérosols. Alors qu’en général, les grosses avalanches sont mixtes : à la fois denses et aérosols. »
Et pour les analyser sous toutes les coutures, rien de mieux que de se placer dedans. « Le bunker a donc été construit au pied, versant opposé au couloir d’avalanche. Lors d’un déclenchement, le front descend la pente et remonte de l’autre côté, là où se trouve le bunker. » Aux Etats-Unis, une équipe de scientifiques américains avait aussi eu l’idée de mettre au point un tel site d’observation. Mais eux s’étaient installés dans le couloir d’avalanche et François Dufour rappelle que « c’était une sorte de cabane bricolée en contreplaqué. Ca faisait assez peur d’ailleurs.» Aucun autre bunker aussi perfectionné n’a été construit ailleurs. C’est un abri presque unique au monde et qui a trois fonctions. Un, il renferme les radars qui mesurent la vitesse du front de l’avalanche. Deux, il est le lieu de collecte des données émises par les capteurs placés, eux, dans le couloir d’avalanche. Trois, il sert à protéger les scientifiques qui sont à l’intérieur. Une sorte de gros coffre-fort dans un écrin de neige. Un coffre-fort qui a coûté une belle somme : « environ 1,5 million d’euros. Et de l’argent est injecté chaque année pour l’améliorer. »
Etudier les avalanches ne se fait pas en claquant des doigts. Il faut des flocons. Beaucoup de flocons. « On ne peut déclencher une grosse avalanche qui s’il y a eu de très fortes chutes de neige auparavant. Il nous faut au moins 1 m de neige en trois jours. » Les scientifiques sont donc très dépendants de la météo. « Nous devons être toujours prêts. ».
Et lorsqu’une fenêtre météo se présente, c’est le branle-bas de combat. Deux personnes sont envoyées dans le bunker et y restent pendant 2 ou 3 jours, jusqu’au déclenchement de l’avalanche.
« Pendant ce temps, nous alertons tous les instituts européens de recherche sur les avalanches, comme le Cemagref en France. Et certains chercheurs viennent pour observer l’avalanche. »

Lorsque tous les radars et autres instruments de mesures sont prêts, lorsque tout le monde est installé... Boum !!! 15 kilos d’explosifs et en une minute environ, la neige dévale les 1200 m de dénivelé et remonte sur l’autre versant, jusqu’au bunker. Vitesse maximale : de 200 à 350 km/h.
Et dans l’abri de béton, on la sent passer. « En 1999, nous avions déclenché trois énormes avalanches. A chaque fois le bunker avait été totalement recouvert. Lors de la troisième avalanche, 5 m de neige compacte le recouvraient. » Seule solution pour sortir les personnes bloquées à l’intérieur : un trou à la tronçonneuse. « Elles sont ressorties choquées, secouées comme lors d’un grand tremblement de terre. En plus le bunker n’est pas totalement étanche, de la poussière de neige s’infiltre à l’intérieur. C’est bien entendu plus impressionnant que dangereux. »


Où va-t-elle ?


Et les résultats ? « Le but final d’un tel bunker n’est pas de savoir quand se déclenchera une avalanche. C’est de savoir jusqu’où elle pourra aller, et donc de mieux protéger la population», pour François Dufour. Et cela passe par l’établissement de modèles mathématiques, grâce aux données de vitesse, de pression et de densité. « Avant 1997, il y avait déjà des modèles mathématiques. Ils nous permettaient de savoir jusqu’où pouvait descendre une avalanche. Mais ils n’étaient pas parfaits. Grâce aux études menées jusqu’à aujourd’hui, nous les avons améliorés. » Concrètement, les modèles mis au point permettent de créer des cartes de danger et d’adapter les infrastructures de protection. Le scientifique suisse avoue ainsi : « nous avons réalisé que la vitesse de l’avalanche était plus grande que prévue dans les modèles précédents. Aujourd’hui, cela nous pose donc le problème de la résistance des digues et paravalanches déjà construits. » Il reste encore beaucoup à faire, ce n’est pas uniquement quand on est hors des pistes qu’il faut faire attention...


 


©Photos : SEB ANEX